« Je donne à voir la matière figée comme quelque chose qui évoque le mouvement » Julie Kieffer, plasticienne

Comment décrirais-tu ton travail à quelqu’un qui ne te connaît pas ?

Je le ferai en partageant mes expériences plastiques. Ma démarche réside dans le test de l’élasticité de différentes matières pour évoquer des images : des traversées de paysages d’une part, et des mouvements dans l’architecture d’autre part. Je donne à voir la matière figée comme quelque chose qui évoque le mouvement, comme par exemple avec la série de pièces en verre, Débordement, les pantalons qui tombent : elles évoquent la matière qui se ramollit – en l’occurrence un vase en verre -, une matière que l’on expérimente rarement à l’état souple. L’état que j’observe est celui de quelque chose qui n’est pas figé, ni fixé, ni ancré, mais qui se maintient avec la pesanteur. Je peux aussi parler de souvenirs de paysages transposés plastiquement avec la pièce Mukthinath : des cheminées en faïence qui portent la trace d’un trek que j’ai fait dans l’Annapurna, au Népal. Elles renvoient au repos du soir après une longue journée de marche… Il y a souvent des questions de temporalité qui mettent en avant l’action du temps sur la matière. C’est pour cela que chaque titre contient la date de sa mise en place dans un lieu.

© Julie Kieffer

Tu travailles sur l’appréhension d’espaces, via des installations qui lient espace réel et espace rapporté.

L’espace réel est celui où nous nous trouvons et l’espace rapporté est celui des images évoquées et traduites en pièces. C’est l’idée qu’un espace se glisse sur un autre comme une double peau : ils s’imbriquent tout en laissant la place aux deux pour exister. À cela s’ajoute le fait que j’imagine les architectures comme des formes qui contiennent nos mouvements et circulations ; c’est à ce moment-là que l’idée de chorégraphie prend place dans ma réflexion. Ces mouvements sont guidés par des supports, comme un angle de mur ou un parapet, et ils maintiennent des gestes qui ensuite disparaissent et laissent leurs empreintes dans la matière de l’atmosphère, à la manière d’une nage dans l’eau. 

Tu défends une inscription de l’artiste dans la société, au même titre que toutes les autres professions. Pour toi, que l’on soit artiste ou comptable, c’est peu ou prou la même chose. Il te semble nécessaire de désacraliser le statut d’artiste ?

Je n’utiliserais pas ce mot car je le trouve trop imagé et restreint… Mais, dans cette idée, nous devrions certainement bénéficier d’un statut plus stable pour exercer notre activité et nous inscrire dans la « normalité ». Il y aurait ainsi moins de distinction avec d’autres professions. Nous serions sur un pied d’égalité d’une certaine façon. Il faut bien comprendre et faire accepter qu’être artiste, c’est un métier à part entière, pas un hobby ou une lubie.

© Julie Kieffer

Tu a été formée à la Villa Arson, à Nice. Tu as gardé des attaches particulières sur place ? 

Les couleurs sur la Côte d’Azur sont superbes et je reste attachée à toutes les images que j’ai enregistrées là-bas. Il y existe une lumière particulière, comme le vert des feuilles de palmiers sur le bleu intense du ciel. Nice représente aussi de superbes rencontres, avec lesquelles j’ai partagé de magnifiques expériences plastiques et sentimentales. Nous sommes désormais dispatchés dans différentes villes, avec de belles ambitions inscrites en chacun, mais nous restons tous en contact, pour parfois mener des projets communs. J’ai notamment une amie très chère active au sein de la MDAC, un super lieu d’expositions à Gagnes sur mer où elle nous invite fréquemment.

Tu évolues dans un artist run-space à Lyon : l’atelier Sumo. Que cela t’apporte-t-il ?

L’atelier Sumo est un bel espace d’évolution, auquel s’ajoute notre programmation d’expositions improvisées. J’y ai rencontré des super « collègues » d’atelier avec qui j’ai partagé un certain nombre de projets.

© Julie Kieffer

Tu travailles de nouvelles matières, de nouveaux médium que tu n’avais pas encore explorés, ces temps-ci. Qu’est-ce qui a justifié ce besoin ?

J’ai expérimenté un panel de matières quand j’étais étudiante, puis j’ai voulu apprendre à manipuler de nouvelles techniques pour élargir mes projections de fabrication, pour aller du dessin jusqu’à la forme finale. J’utilise beaucoup d’éléments industrialisés ou de chutes de matériaux dans mes installations, comme dans la pièce Impressions de reflets qui est composée d’objets doubles et de chutes de bois. Les éléments pré-fabriqués possèdent des contours bien définis. Derrière ces formes se trouve tout un schéma d’ingénierie et une énergie est déployée pour que cette forme glisse sous notre regard. Nos sensations y sont dirigées et l’air ambiant les maintient par un chemin très calculé. Mais il y a aussi les objets fabriqués ou moins contrôlés, qui peuvent être plus rugueux. Ils accrochent le regard, mais leur schéma interne n’est pas celui des objets industriels : il y a une temporalité plus longue dans la manière de les déchiffrer par le regard. En somme, je dirais qu’il y a des objets calmes et d’autres plus vibrants. C’est cette relation que je mets en avant. Je m’intéresse à la manière dont les matières s’incarnent en leur donnant forme et comment les formes résonnent entre elles. 

© Julie Kieffer

Tu as réalisé plusieurs commissariats. Tu prends plaisir à cela ?

Oui, c’est une autre manière de fabriquer, déplacée vers la rencontre. Le fait de voir sous un autre angle peut par ailleurs être très agréable. 

Tu travailles aussi à l’ENSBA. La transmission, c’est important pour toi ?

J’étais technicienne dans l’atelier résine. L’apprentissage sous forme horizontale est important pour moi, je le fais d’une manière généreuse en évitant de générer des complexes pour ceux qui apprennent. J’ai aussi fait des interventions dans d’autres écoles. Ce qui me semble important, c’est de tenir une discussion ouverte et de laisser place à celui qui expérimente. Il faut alors savoir rebondir dans plusieurs sens ; ce que je ne sais pas encore faire complètement d’ailleurs, mais j’y travaille. Les étudiants sont une source d’énergie intense que j’aime beaucoup.

© Julie Kieffer

On finit cet échange par un pas de côté, car tu as un centre d’intérêt inattendu : les sports mécaniques. Quelle en est l’origine ?

J’ai évoqué ce sujet avec une pièce réalisée pour l’exposition 50hzt que nous avons mise en place avec l’atelier Sumo pour la biennale Carbone 20 à St Etienne. Ce qui m’attire dans les sports mécaniques, c’est l’intensité qui fait vibrer le corps et l’excitation générée par un savant mélange de plaisir et de danger. J’aime particulièrement le bruit des machines qui résonne dans tout ton être, à la manière des basses dans un concert. Cette vibration m’a toujours impressionnée et son intensité m’amène à me questionner sur cette électricité qui traverse les corps… Mon intérêt s’explique aussi par le fait qu’entre 5 et 17 ans, je me rendais tous les weekends ou presque sur des courses de moto : ma mère chronométrait les courses. J’aidais son équipe ou j’observais attentivement les courses, dans la boue ou sur le bitume. Ce sont de super souvenirs !

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